La bière comme acte politique : entretien avec la journaliste Anaïs Lecoq
Dans l’imaginaire collectif, la bière est associée à l’idéale masculin. Or, dès l’Antiquité, les femmes ont une place centrale dans sa fabrication. Notre journaliste Issa en parle avec Anaïs Lecoq.
Dans l’imaginaire collectif, la bière est associée à l’idéale masculin. Or, dès l’Antiquité, les femmes ont une place centrale dans la fabrication de l’alcool le plus consommé au monde. La journaliste spécialisée Anaïs Lecoq propose un travail de fond pour remettre au devant celle.ux qui ont été évincé.es de leurs propres vécus. Elle fait paraître cette année Le guide des bières féministe, queer et décoloniales aux éditions Nouriturfu.

Votre travail se concentre particulièrement sur le monde brassicole, pourquoi spécifiquement cet univers ?
C’est un milieu qui m’intéresse, à la base, en tant que consommatrice. À partir du moment où je suis devenue pigiste, après 10 ans de PQR, la bière est venue naturellement. Je commençais à acquérir des connaissances, des compétences. C’est vraiment tout ce qu’il y a autour qui m’intéresse. La boisson est l’une des plus consommées au monde et l’une des plus anciennes. Ce produit dit énormément de choses de notre société et de son évolution.
Est-ce que vous avez aussi étudié d’autres alcools ?
La bière reste le domaine où j’ai le plus de connaissances. Mais j’ai écrit un peu sur le cidre, sur le vin et sur le sans-alcool. Il n’y a pas que les boissons alcoolisées qui ont de l’intérêt ! Tout ce qui tourne autour de ce que l’on boit m’intéresse.
En 2022, vous sortez Maltriarcat : Quand les femmes ont soif de bière et d’égalité. Comment s’est opéré un peu ce rapprochement entre bière et féminisme ?
Historiquement, ce sont les femmes qui fabriquent la bière partout dans le monde depuis l’Antiquité. C’est quelque chose qui est assez peu connu. Lorsque l’on parle de bière, souvent, l’image qu’on a en tête renvoie à des figures masculines. Certains pensent à l’image des moines ou des bières d’abbaye.
Quand j’ai découvert toute cette histoire de femmes qui brassent… déjà, il a failli creuser parce qu’il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent ! Ça m’a interpellé. Je me suis demandé : “comment ça se fait qu’aujourd’hui, quand on parle de bière, on pense aux hommes alors que pendant des milliers d’années, c’étaient les femmes qui s’occupaient de la fabrication de la bière ?”
Je suis partie de là. Les femmes ont été évincées de la production de la bière. Ça s’est fait en plusieurs étapes sur plusieurs siècles. À partir du moment où cela est devenu une boisson qui rapportait de l’argent, petit à petit, les femmes ont été évincées de la production de la bière.
L’histoire des femmes dans la bière, résonne forcément avec l’histoire des femmes dans plein de pans de la société. Les brasseuses ont vécu ce que les femmes ont vécu dans plein d’autres métiers, dans plein d’autres milieux.
Cet année est sortie votre nouveau livre Le guide des bières féministe, queer et décoloniales. L’ouvrage s’ouvre sur un texte très ironique. Il moque ce qui nie que la bière est une affaire politique. Pourquoi avoir fait ce choix pour le début ?
Au début, je voulais l’écrire dans l’autre sens en disant simplement « la bière est politique ». Et je me suis dit que ça serait un peu plus fort en prenant l’effet inverse. « La bière, ce n’est pas politique » est quelque chose que j’ai entendu et que plein de personnes qui militent dans le monde de la bière ont entendu.
Cette introduction très second degré, reprends justement ces remarques qui ont pu être faites à moi et d’autres personnes. J’ai voulu faire découvrir aussi aux gens comment la bière a pu être utilisée pour la colonisation, contre les personnes LGBT, etc.
Là où Maltriarcat avait l’air d’être plutôt axé sur la place de la femme dans le monde brassicole, ce nouveau livre est, comme il est mentionné dans le titre, féministes, queers et décoloniales. Pourquoi avez-vous fait le choix de l’intersectionnalité ?
Dans Maltriarcat, je parlais de brasseuses lesbiennes ou des brasseuses racisées. Mais évidemment je parlais de ce que moi je connaissais le mieux, de ce dont j’étais directement concernée : le sexisme. Avec le guide, mon envie était d’aller plus loin en essayant d’inclure le plus de personnes possible pour montrer à quel point le monde de la bière est diversifié. Tout le monde lutte pour la même chose.
Parmi toutes les histoires qui sont dans le livre, est-ce qu’il y en a une qui vous a particulièrement touché ?
Il y en a beaucoup qui m’ont touchée… Et c’est pour ça qu’elles sont dans le guide ! Il y a quand même quelque chose que j’ai voulu mettre beaucoup en avant dans le guide : on a beaucoup de personnes issues de l’immigration, que ce soit leurs familles ou eux directement, qui ont lancé des brasseries pour relier leurs racines à leur pays d’origine. Je pense, par exemple, à la brasserie Back Home Beer à New York. Elle est tenue par Zahra, une brasseuse américaine, d’origine iranienne. Sa famille est arrivée aux Etats-Unis peu de temps avant la révolution islamique. Elle a commencé à brasser de la bière pour sa grand-mère. Le grand-père, quand il était encore en Iran, brassait de la bière chez lui avec ses propres recettes. Un jour, sa grand-mère lui dit « la bière de ton grand-père me manque ». Zahran s’est mise à recréer les recettes de son grand-père. Au début, c’était juste pour la famille… mais c’est devenu quelque chose aussi pour la communauté iranienne aux États-Unis. Elle brasse avec des épices de la cuisine iranienne.
Elle a également beaucoup de contacts de personnes qui sont en Iran et qui brassent illégalement chez eux vu qu’il interdit de produire et de consommer de l’alcool. Il y a une très grande scène brassicole de brasseurs et brasseuses amateurs qui ont contacté Zahra. Elle échange avec eux, les iranien·es leur envoie des photos de leur matériel, les méthodes pour cultiver les ingrédients dans leurs jardins, etc. J’ai trouvé ça très fort qu’elle ait réussi à créer ce lien, que ce soit aux Etats-Unis avec les populations immigrées iraniennes ou descendants d’immigrés iraniens ou que ce soir et avec les personnes qui sont toujours en Iran aujourd’hui.
Dans un des textes, vous parlez du judima, une boisson en Inde. Des brasseuses de la région ont obtenu la reconnaissance IGP (Indication Géographique Protégé). Il y a cette phrase à la fin qui est marquante : « Pour que leur histoire, leur travail et leur savoir soient reconnus à leur juste valeur ». Est-ce qu’avec ce livre, le but est de redonner une reconnaissance aux femmes, aux personnes queer et aux personnes racisés invisibilisés par un univers masculin, hétéronormé et blanc ?
Oui totalement, c’est le but. Le judima est une petite boisson que l’on trouve dans une région au nord-est de l’Inde et qui est une tradition. En fait, souvent, la bière est une tradition brassicole qui est transmise de mère en fille partout dans le monde. Il est possible aussi de voir cela ailleurs comme en Afrique du Sud ou au Rwanda.
Dès le départ, on considère qu’il s’agait d’un “un truc de femme”. Toutes ces bières traditionnelles, ce ne sont pas des produits qui entrent dans une logique commerciale. Ce sont des traditions, faites pour la famille, pour le clan. À partir du moment où ça sort du cadre capitaliste, cela a moins d’intérêt. Toutes ces cultures qui ne sont pas “commercialisables”. On leur donne peu de crédit.
C’est pour cela qu’on ne connaît pas toutes ces boissons-là. Typiquement, en Afrique du Sud, il y a la bière traditionnelle que l’on appelle Umqombothi que l’on fabrique avec des céréales africaines. Cette boisson est faite pour être consommée très rapidement, on ne la met pas en bouteille ou dans les rayons des magasins. Elle se boit dans des évènements familiaux, des cérémonies religieuses, des anniversaires, etc. on la fait quelques jours après elle est prête, on la boit pour un événement familial, pour une cérémonie religieuse, pour un mariage, pour une naissance, pour un passage à l’âge adulte, un anniversaire, etc. Malheureusement, il y a eu une loi qui a été mise en place au début du XXe siècle par les colons pour interdire aux femmes sud-africaines de brasser leur bière traditionnelle.
Quels sont les futurs sujets que vous aimeriez aborder ?
Je m’intéresse beaucoup aux classes populaires, aux classes ouvrières et au prolétariat. Comment boivent ces personnes ? Qu’est-ce que ça dit cette culture populaire ?
Par exemple, j’écris sur les PMU, le picon de bière, le cidre… toutes ces choses-là qui sont méprisées. Derrière les cafés et les bistrots, il y a des lieux qui ont été des lieux essentiels pour les luttes comme les estaminets dans le nord. C’était des lieux de lutte pour les mineurs ou pour les gens qui travaillaient dans les fonderies. Ce sont des endroits qui ont été hyper importants pour le syndicalisme et les luttes ouvrières. Je pourrais parler aussi des cafés kabyles issus de l’immigration algérienne qui ont eu une place hyper importante pour les communautés immigrées.
Les classes supérieures ont tendance à voir d’un mauvais œil ces lieux et à les mépriser. Personne ne s’y intéresse alors qu’il y a une histoire riche.
Newsletter rédigée par Issa SEDRAOUI COCHET
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